Les Paroles de l’Âme
Soleil sans éclat. Morte saison. Arbres sans feuilles.
La lenteur, la viscosité et l’absurdité du fait d’exister se précisaient jour après jour dans mon esprit.
Comme une rengaine, le cheminement entêtant vers l’habitude.
Ballotté par les vagues dans les flots furieux, supportant nuit et jour la colère des cieux, arriverai-je à joindre le rivage ?
C’est dans le vague de la brume, le vide du froid, le terne de la pluie, le fade des nuages, que je viens revivre là l’éblouissement de la chaleur, le grouillement des rues blanches, le bouillonnement de l’enfance, l’éclatement de l’adolescence. Tout un peuple de fantômes m’accompagne.
Et les souvenirs s’engouffrent à ma suite, précis, vivants, palpitants, dérisoires.
Aussi loin que je remontais dans mes souvenirs, la mort avait toujours eu une place importante dans ma tête.
Elle avait toujours ses voiles noires qui traînaient dans les recoins de ma pensée la rendant vague, floue, incertaine.
Elle avait toujours sa faux luisante, bien aiguisée, faite pour trancher net ce que bon lui semblait, sans explication.
Elle avait toujours sa beauté, sa souplesse, sa subtilité, qui faisaient qu’elle m’attirait, que j’avais parfois envie de lui donner la main pour qu’elle me conduise dans le domaine de la connaissance, de la clarté, du repos.
Elle était tout le temps là.
A n’importe quel moment elle pouvait faire naître des abcès, des cancers, des ulcères, des kystes, des écoulements, des putréfactions, des infections.
Elle m’habitait entièrement, elle était dans chaque battement des paupières, chaque respiration, chaque digestion, chaque injection, chaque déglutition, chaque goutte de salive, chaque millimètre d’ongle ou de cheveux.
A cause de la vie même, la mort me faisait peur.
J’étais en face d’elle comme le conducteur d’un bolide lancé à toute allure dans un tournant aigu.
On ne m’avait pas appris à conduire cette machine-là, je ne savais pas la contrôler.
J’allais trop vite pour aborder le virage.
Pourquoi la mort des humains était-elle aussi absurde ?
Pourquoi ce deuil, ces drapeaux en berne, ces musiques lourdes, ces larmes, ces cérémonies, ces pompes funèbres, ces tambours voilés, ce noir ?
Pourquoi ne jamais parler des vers, de la peau exsangue qui se marbre, des pieds qui s’étirent comme des spatules, de l’odeur ?
Pourquoi fermer la bouche et les yeux des cadavres, pourquoi leur bourrer le trou de balle de coton ?
Pourquoi ne pas laisser le corps libre dans ses mutations dans ses travaux mystérieux ?
Pourquoi ces masques, ces maquillages ?
Et les salons mortuaires où les cadavres tricotent, lisent, ou le plus souvent se reposent tranquillement, comme si de rien n’était alors que chacun sait qu’il est en train de s’opérer secrètement en eux le précieux mouvement de la matière, le glissement du solide au liquide, l’évanouissement du liquide en gaz et en poussière, tout ce balancement harmonieux qui fait que les forêts poussent, que le vent souffle, que la terre tremble, que la planète tourne, que le soleil chauffe.
Dans mon coeur sombre de la grotte de chair, le germe d’amour aspire à la lumière, anxieux d’affronter l’air, les ondes et vibrations.
Douloureuse évasion … !
De mes paroles de l’âme.
Me voici enfant, tout sensations et mouvements, pressé de libérer mon être achevé que je me suis construit dans un intime mystère de gènes en spirales mêlées.
Au pied d’une montagne, je rêve de sommets.
Je m’engage, me hâte et encore accélère …
J’ignore le temps et ses messages, et pourtant …
Le souffle se fait court et la vue s’obscurcit.
Une vie est passée, je m’enfonce dans le néant qui attendait sans impatience, mon immobile silence.











